mercredi 23 novembre 2011

Un "capitalisme du désastre" est-il en train de triompher ?

En 2008 les éditions Leméac/Actes Sud publiaient la traduction française d'un gros ouvrage de presque 700 pages : "La stratégie du choc", sous titré "La montée d'un capitalisme du désastre", de Naomi Klein, de nationalité canadienne.

Dans cet ouvrage Naomi Klein dénonce "l'existence d'opérations concertées dans le but d'assurer la prise de contrôle de la planète par les tenants d'un ultra-libéralisme tout puissant. Ce dernier met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation" (1)
Ce capitalisme a pris son essor à partir de ce qui a été appelé "l'école de Chicago", avec Milton Friedman (1922-2006), dans les années cinquante. Cet économiste a conseillé les Présidents des USA, des ministres britanniques, des oligarques russes, des dictateurs du tiers-monde.
Une idée force l'anime : en cas de crise saisir l'occasion pour imposer des chocs ultra-libéraux rapides et irréversibles à la société éprouvée .
La crise sert en quelque sorte de catalyseur au changement néo-libéral.
Naomi Klein illustre son propos de nombreux exemples : l'après coup d'état de Pinochet au Chili en 1973 , la faillite argentine en 1983, le tsunami du Sri Lanka en 2004, l'ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005.
Les catastrophes naturelles offrent un cadre de choix à ces bons docteurs néo-libéraux.
Un exemple : le tsunami rase la plage, détruit les cabanes de pêcheurs, les huttes, les bungalows. La zone devient interdite aux pêcheurs et permet une "reconstruction" de complexes touristiques selon un projet élaboré par la Banque mondiale deux ans avant le tsunami.
Mais en cas de besoin des méthodes brutales peuvent être utilisées : arrestations, tortures, disparitions lors du coup d'état au Chili, interdiction de l'opposition et arrestation des syndicalistes en Bolivie en 1985 avec Jeffreys Sachs (Economiste-Harvard) comme conseiller du dictateur Banzer...
Un climat de terreur favorise les "réformes", en assommant toute opposition.
Les crises, qu'elles soient naturelles, financières, économiques, politiques, donnent l'opportunité d'appliquer les remèdes des "Chicago-boys" :
-réduction des impôts, accroissement de la dette des états par rapport aux banques
-libéralisation des échanges commerciaux
-privatisation de l'exploitation des richesses naturelles
-privatisation des services : santé , école, sécurité....
-diminution des dépenses sociales , des retraites etc..

Tout cela évoque ce qui se passe actuellement en Europe sur un mode heureusement moins dramatique (quoique...).

La crise est d'abord financière, née aux USA, due aux comportements aberrants des banques d'affaires, à leurs spéculations effrénées, aux agissements fous des traders. La dérégulation générale a permis ces excès de la finance internationale.
S'ensuit une crise économique puis sociale majeure, la pire depuis 45 selon Angela Merkel.
Les états s'endettent encore plus, leurs déficits explosent.
Les banques américaines, en particulier Goldman Sachs "ont couvert les trucages, les manipulations, les errements qui se trouvent aujourd'hui au coeur de la crise européenne [...], les mêmes banques qui aujourd'hui spéculent contre les états européens et l'euro" (2)
Des plans de rigueur sont mis en oeuvre, présentés comme inéluctables, prétextes à la régression sociale, au démantèlement des services publics, aux privatisations juteuses...
"Profiter de la crise pour imposer une dose supplémentaire de néolibéralisme" (3), tel est le programme....
Des pays se retrouvent sous la tutelle d'organismes internationaux ultra-libéraux, comme le FMI.
Les plans de rigueur provoquent la colère des citoyens et amènent des chambardements politiques (Grèce, Italie, Espagne où la droite la plus réactionnaire est revenue en force...)
Pour faire face aux difficultés, des gouvernements d'experts, d'eurocrates, de technocrates , sont mis en place sans recourir aux urnes. "La démocratie est mise entre parenthèse" (2)

Qui sont ces hommes nouveaux, qu'on dit "sérieux et compétents " (3) ?

Ils sont tous plus ou moins liés à la banque américaine Goldman Sachs, qui s'est implantée en Europe à partir de 1986, lors de la libéralisation totale de la City de Londres, sous Mme Tatcher.
Pour constituer ses réseaux, Goldman Sachs "apôtre du capitalisme de relations" (3) vise en priorité les présidents des banques centrales ou les ex-commissaires européens.
Tous ces ex, discrets, "bavardent de choses et d'autres", "sentent le vent" "et recueillent des informations exclusives pour les salles de marché de la banque" (3).
"Des représentants français de l'élite financière mondiale sont déjà conseillers de l'UMP ."(3)
En attendant mieux ?

"La franc-maçonnerie européenne de Goldman Sachs" (3) comme le titre Le Monde.
-Mario Draghi, diplômé du MIT*, le nouveau président de la Banque centrale européenne a été Vice-Président de Goldman Sachs International pour l'Europe entre 2002 et 2005, "en charge des entreprises et des pays souverains, le département qui avait, peu avant son arrivée, aidé la Grèce à maquiller ses comptes. grâce au produit "swap" sur la dette souveraine" (3).
Auparavant Mario Draghi a été le directeur général du ministère italien des finances.
-Mario Monti :
> Commissaire européen chargé de la concurrence de 1999 à 2004, "ayant droit de vie et de mort sur les grandes manoeuvres des fusions-acquisitions orchestrées par les plus grandes banques internationales" (2)
> Conseiller international de Goldman Sachs de 2005 à 2011. Sa "tâche consistait à servir d'entremetteur afin de pénétrer au coeur du pouvoir européen pour défendre les intérêts de la banque." (3)
> En 2010 le président de la commission européenne, José Manuel Barroso lui confie une mission sur un nouvel approfondissement du marché unique.
Mario Monti propose :
-d'accélérer le marché unique
-d'accentuer la mobilité des citoyens
-d'aligner fiscalité et protection sociale. On devine dans quel sens se feront les alignements puisqu'ils devront "rassurer les marchés" (2). C'est tout dire !
> Désigné en novembre 2011 Président du Conseil italien , ministre de l'économie, dans un gouvernement de 17 ministres tous technocrates sauf un qui est banquier.
-Loucas Papademos, économiste, diplômé du MIT*, le nouveau premier ministre grec a été gouverneur de la banque centrale de Grèce de 1994 à 2002, puis vice-président de la banque centrale européenne. "Durant cette période sa principale mission a été d'organiser la transition entre la drachme et l'euro . A ce titre il avait une connaissance parfaite de la situation financière de la grèce. Il savait qu'elle ne respectait pas les critères exigés par l'Europe" (2)
"Il a joué un rôle non élucidé dans l'opération de maquillage des comptes publics perpétrée avec l'aide de Goldman Sachs" (3)

Sous l'impulsion d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, les hommes de Goldman Sachs se retrouvent donc au pouvoir pour "gérer" la crise financière de pays européens, "rassurer" les agences de notation et les marchés , c'est à dire faire avaler des plans de rigueur et de nouveaux sacrifices à des citoyens déboussolés, assommés par une situation dont ils ne sont pas responsables.
Ayant "participé à [ la désorganisation d'] un ancien monde peuvent-ils être ceux qui en imaginent un nouveau ?" (2) On peut craindre le pire !
Les "replâtrages" actuels ne résoudront rien. Ils ne feront qu'aggraver la crise économique. Il faut maintenant tout mettre à plat et "élaborer une stratégie budgétaire de long terme" (3)

* MIT : Massachusetts Institute of Technology, de Boston
Sources :
- "La stratégie du choc" de Naomi Klein , 2008, Leméac/Actes sud - Citations 1
- Dossier Médiapart, ""Les hommes de Goldman Sachs", par Martine Orange, le 16 novembre 2011- Citations 2
- La "franc-maçonnerie européenne de Goldman Sachs", par Marc Roche dans le Monde du mercredi 16 novembre 2011, et "Don Quichotte et le moulin à notes" par Philippe Askenasy du Monde- Economie du 22 novembre. Citations 3