mercredi 5 mai 2010

LA CIGALE ET LA FOURMI

« La cigale ayant chanté tout l’été se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue : pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine chez la fourmi sa voisine, la priant de lui prêter quelque grain pour subsister jusqu’à la saison nouvelle. »

Cette fable de La Fontaine inspirée de celle du poète grec Esope ne saurait ni résumer la situation catastrophique dans laquelle se débat la Grèce ni traduire le comportement exigeant de l’Allemagne. Comme toujours les choses sont plus compliquées et ce n’est pas en stigmatisant le trop long laxisme grec ou l’excès de rigueur allemande qu’on assainira une situation que la zone euro ne peut laisser perdurer. Les responsabilités sont partagées et bien au-delà de ces deux pays.

L’Union européenne en général, et la zone euro en particulier dans le cas qui nous préoccupe ici, a souvent progressé à l’occasion de crises rappelant la nécessité de développer et de consolider des politiques communes. Tout récemment, une concertation immédiate et constante aurait permis une gestion plus rapide et efficace des conséquences de l’éruption du volcan islandais qui a entraîné la paralysie totale du trafic aérien. Il aura fallu ce gâchis pour que les choses semblent évoluer, pour que l'on constate enfin les impasses d'une approche nationalisée de phénomènes transnationaux - chaque Etat membre décidant unilatéralement de fermer son propre espace aérien. De la même façon, la crise grecque aura enfin permis aux États membres de prendre conscience du dramatique manque de gouvernance économique pour une monnaie unique sans réel lien avec systèmes fiscaux et les budgets nationaux. La zone euro aura donc mis cinq mois à réagir, démontrant ainsi son incapacité chronique à proposer une intervention rapide et coordonnée face à une spéculation cynique et vorace.

Certes des réponses techniques sont possibles et nécessaires. Sans doute est-il opportun de créer un FME (Fonds monétaire européen) qui interviendrait directement selon des règles précises, sans pour autant avoir à faire l’aumône auprès des autres pays. Sans doute peut-on aussi imaginer s’affranchir des agences de notation anglo-saxonnes qui sont juges et parties ou pire falsifient les comptes des États pour dégrader ensuite leur note et augmenter le taux de leur emprunt. Dans une telle hypothèse, il faudrait que la BCE (Banque Centrale Européenne) crée sa propre agence de notation. Sous réserve de ne pas contrevenir aux traités, pourquoi également ne pas mettre en place un marché obligataire en euros comme mécanisme d’emprunt communautaire ?

Ces réponses techniques resteront toutefois insuffisantes tant qu’il n’y aura pas en Europe d’accord sur une stratégie économique dont la faiblesse du couple franco-allemand illustre l'absence. Les Allemands sont partisans d’une forte réduction des déficits publics, de recherche de gains de productivité, de baisse des salaires… Les Français, quant à eux, considèrent au contraire que les déficits publics restent acceptables tant qu'ils permettent de soutenir l’activité. Même si les deux pays obéissent à des logiques politiques différentes - avec d’une part l’Allemagne fédérale où les Länder jouissent d’une puissante indépendance budgétaire et d’autre part la France hypercentraliséee où les cordons de la bourse sont jalousement tenus par Bercy - ces tensions démontrent la montée en puissance du sentiment intergouvernemental qui mine la construction européenne.

On ne saurait donc conclure sans insister sur l'importance d'une solidarité forte et permanente avec nos amis grecs dont le gouvernement socialiste a eu le courage de dévoiler l’ardoise que lui avait laissée son prédécesseur de droite...